EXPRESS : QUAKERS, EGYPTOLOGY

Chroniques parues dans le numéro 144 du magazine Openmag (Avril 2012)

Quakers – Quakers (Stones Throw)

Quand Geoff Barrow de Portishead organise sa grande brocante hip-hop, il dévalise la boutique Stones Throw (Aloe Blacc, M.E.D.), dépoussière quelques vieilles gloires qu’on entend trop peu (Prince Po, Booty Brown de Pharcyde) et met en vitrine quelques seconds couteaux bien aiguisés, dont le technicien de Chicago Diverse (vu chez Prefuse 73). Mais la meilleure idée du Bristolien est d’avoir délaissé ses abstractions trip-hop pour un mix de rap brut à riffs (« War Drums »), de boucles parfaites (« TV Dreaming »), d’hommages soul feutrés (le superbe « Soul Power » avec Dead Prez), et d’interludes expérimentales tout sauf décoratives (« RIP »).

Egyptology – The Skies (Clapping Music / La Baleine)

Il fallait bien un studio grand comme une pyramide pour stocker les nombreux claviers vintage nécessaires à la conception du premier album commun des deux électroniciens parisiens O.Lamm et Domotic. Symphonie rétro-futuriste qui alterne ascensions dancefloor (“Orbis Part 5”) et plages contemplatives (“Orbis Part 1”), expériences de laboratoire (“Egyptology A-B”) et chansons presque pop (“Orbis Part 3”), The Skies accompagnera parfaitement votre relecture estivale des livres de Philip K. Dick.

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Apr 21
9:26 am

MISTER MODO & UGLY MAC BEER - La culture du disque à 1 dollar

Une version légèrement remaniée de cet article est paru dans le numéro 144 du magazine Openmag (Avril 2012)

S’ils se sont rencontrés dans le magasin de disques tenu par l’un d’eux, Mister Modo et Ugly Mac Beer passent aujourd’hui l’essentiel de leur temps en studio à confectionner beat-tapes, breakbeats et albums concepts. Rencontre avec un duo sans équivalent en France pour la sortie de Modonut 2.

La dernière livraison des deux Parisiens devrait à la fois leur ouvrir de nombreuses portes et les isoler un peu plus du reste de la scène française vis-à-vis de laquelle ils se disent volontiers “excentrés et hors-jeu”. Car si Modonut 2 est un album de producteurs, il l’est au sens où on l’entend trop peu en France. Ni les morceaux chantés par Jessica Fitoussi, ni les flows des MC invités ne viennent perturber la ligne dictée par le duo. Pas plus une mixtape qu’une collection de featurings, le diptyque Modonut, très référencé (soul millésimée, cinéma…), est porté par une science du beat, une capacité à trouver la boucle parfaite et le sample ad hoc, loin des standards hexagonaux.

On a tendance à penser que ce genre de boucles et de batterie, n’est pas adapté pour des rappeurs français, mais nous ne sommes pas opposés à l’idée de composer un jour un album pour un rappeur d’ici” précise Modo, qui avoue néanmoins être surtout influencé par les Américains MF Doom et Madlib, “des beatmakers qui ont la culture du disque à 1 dollar et qui font des choses géniales avec des galettes que tu ne vois même pas passer dans les bacs”. “Un album comme le Donuts de Dilla nous a pour ainsi dire désinhibé” surenchérit son comparse.

Dénicheurs de disques et sampleurs devant l’éternel, le duo est en passe de réaliser deux rêves de crate-diggers. Le premier en accédant à l’impressionnant catalogue de la maison Sonoton, avec qui il est en discussion pour un projet de disque ; le second en investissant le champ de la library music et ainsi se retrouver à son tour victime consentante du sampling.

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Apr 21
9:18 am

SPOEK MATHAMBO - TOUPET VAUDOU

Article paru dans le numéro 26 (Mars/Avril 2012) du magazine Modzik

Un premier album solo remarqué, une reprise vaudou hallucinée du She’s Lost Control de Joy Division et une signature sur Sub Pop ont permis à Spoek Mathambo de faire oublier ses errances electro-rap avec Sweat X et Playdoe et de propulser l’audacieux et touffu Father Creeper, qui explose sur scène.

Au lendemain de la dernière édition des Transmusicales de Rennes, le nom de Spoek Mathambo était sur toutes les lèvres. Les quelques festivaliers qui avaient eu l’occasion de découvrir le Sud-africain sur scène avec les formations Sweat X et Playdoe (en 2010 au Printemps de Bourges, par exemple) n’ont pu que constater la métamorphose. Exit la formule DJ/MC et le rap indé ethnique et fluo, le natif de Johannesburg s’est émancipé, élargissant son spectre de façon spectaculaire.

“Je ne calculais pas trop. J’étais simplement un jeune artiste et je voulais faire plein de choses” se souvient Spoek Mathambo, confortablement installé dans l’un des fauteuils club du salon d’un hôtel parisien, au début d’une longue journée d’interviews. “J’ai beaucoup appris au contact de Sibot et Markus (ses acolytes au sein de Sweat X et Playdoe, N.D.L.R.) qui sont plus vieux que moi et ont une autre culture” ajoute celui dont le premier exercice solo Mshini Wann (2010) a rendu fous les directeurs artistiques du légendaire label Sub Pop. “Ils m’ont simplement envoyé un mail qui disait que c’était l’un de leurs albums préférés de ces dernières années et qu’ils voulaient qu’on travaille ensemble” précise Spoek. “Un vrai choc” pour ce fan de Public Enemy, Fela Kuti et Joy Division qui met en son cet éclectisme sur Father Creeper, un deuxième album luxuriant qui arbore fièrement le sceau du label de Seattle.

Sur l’ensemble de l’album, Spoek Mathambo semble mettre un point d’honneur à brouiller les pistes, passant du chant au rap et de l’électronique à l’organique avec une aisance déconcertante. Quand les champs magnétiques du premier single Put Some Red On it s’effacent naturellement pour faire de la place aux riffs déployés sur l’imparable Let Them Talk, l’auditeur assiste en à peine plus de dix minutes, à une démonstration d’éclectisme et d’audace.

Je suis influencé par des genres très différents, par le Hip-Hop que j’ai découvert très tôt mais aussi par toute la musique sud-africaine que j’entendais, par la scène électronique qui a émergé là-bas au début des années 2000, par la Ghetto-House de Chicago… même par le Métal que j’ai découvert en arrivant en Suède ! De toute façon, je ne crois plus aux genres musicaux, je me félicite de voir que toutes les barrières ont explosé

Sur scène, choristes, cuivres et drums épaulent le MC pour un show énergique et total, passant d’un genre à l’autre avec insolence et une énergie hors du commun. Il a beau déclarer qu’il aime “l’urgence du studio et tout ce qui peut s’y passer en quelques heures”, Spoek Mathambo est de toute évidence taillé pour la scène et le kaléidoscope qu’il a conçu avec l’aide du producteur danois CHLLNGR, de son épouse Ana Rab (alias Gnuci Bananaa, la voix féminine de Put Some Red On It), du pianiste Theo Tuge et du guitariste Nicolas Van Reenen, gagne en relief quand il est joué live.

S’il se nourrit principalement d’influences occidentales et s’il vit depuis plusieurs années en Suède (“un pays très accueillant avec une grosse communauté d’artistes venus des quatre coins de la planète”), l’Afrique du Sud, sa culture et son histoire, sont au centre de l’univers personnel de Spoek Mathambo, qui a commencé à rapper deux ans après la fin de l’Apartheid. La génération d’artistes sud-africains à laquelle il appartient n’a pas véritablement été touchée par la censure du régime (même s’il se souvient avoir découvert les morceaux de Public Enemy dans leurs versions instrumentales), et puise allègrement dans l’héritage local (des musiques traditionnelles au Kwaito, cette house locale très rythmée) tout en s’ouvrant sur le reste du monde. Le qualificatif de “Township tech” qu’on a vu accolé au son de Spoek Mathambo à l’époque de la sortie de Mshini Wann paraît bien réducteur aujourd’hui. Loin d’être la bande-son des quartiers pauvres de Johannesburg (comme le Baile Funk peut l’être pour les bidonvilles de Rio), la formule élaborée pour Father Creeper fait fi des genres musicaux et des frontières géographiques, mais ne se laisse pas pour autant traiter gratuitement de “world music” – un terme impropre et fourre-tout que Spoek fuit comme la peste.

Plus sûr de lui en tant que leader d’un vrai groupe (sur scène comme en studio, il est au centre du dispositif), plus impliqué dans la production et la composition qu’à l’époque de ses premières formations, Spoek Mathambo affiche un contrôle total, jusque dans ses choix en terme d’image et de mode :

La mode est importante pour moi, j’essaie juste de ne pas en faire une obsession. Je veux que mon style corresponde à l’image que j’ai envie de donner de ma musique, et il évolue donc au gré de mes orientations musicales. Je porte par exemple beaucoup moins de couleurs criardes qu’à l’époque de Playdoe avec qui on avait un univers très fluo. Je vieillis, mon style musical s’affirme et mes goûts en matière de mode et d’imagerie visuelle suivent le mouvement”.

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Mar 10
3:55 pm

La comète The Weeknd

Article paru dans le numéro 26 (Mars/Avril 2012) du magazine Modzik

Progrès de la science. Si l’on ne peut que présumer du moment de la première apparition de la comète de Halley (en -611 selon un obscur historiographe chinois prétendument aveugle), nous sommes en mesure de dater très précisément le jour où The Weeknd est apparu dans notre radar.


« Bring your love baby I could bring my shame ».

6 mars 2011, Drake – le golden boy du rap mondial – cite sur un réseau social les paroles de la chanson Wicked Games et redirige ses 2 millions de fans connectés vers un lien permettant de télécharger un morceau de R’n’B électronique lascif relevé d’un riff de guitare subtil et provoquant instantanément une addiction coupable. Deux semaines plus tard, le premier jour du printemps, une mixtape de 9 titres, House of Balloons, est mise en ligne, sans qu’on en sache plus sur le(s) créateur(s) de cette substance toxique, qui sample(nt) la dream pop de Beach House (The Party & The After Party) et le post-punk de Siouxsie & The Banshees (House of Balloons) tout en empruntant au meilleur du R’n’B moderne sa puissance sexuelle et son efficacité mélodique (imaginez une version froide et upgradée du Pony de Ginuwine, tube imparable de 1996).

« Well girl, let’s go, walk your broken heart through that door ».

Abel Tesfaye, l’homme qui se cache derrière The Weeknd, est né en 1990. On imagine donc assez mal qu’il ait découvert les productions exemplaires de Timbaland (responsable la même année de l’intégralité des compositions du premier album de Ginuwine et des meilleures plages du second opus d’Aaliyah, One in a Million, autre pierre du touche du R’n’B des nineties) au moment de leur sortie. Mais à l’instar de ses contemporains Drake, A$AP Rocky et Tyler, the Creator (qui n’ont pas grandi avec UGK et les premiers faits d’armes des Neptunes), le Canadien est issu d’une génération ultra-connectée pour laquelle l’héritage musical n’est bon qu’à être pillé et les frontières entre les genres sont plus que jamais poreuses. Tesfaye et ses producteurs Doc McKinney et Illangelo ont non seulement ingurgité quinze ans de R’n’B contemporain mais ont aussi mis le nez dans les archives de la pop mondiale, et vu dans les mini-révolutions soniques qui ont agité la Grande Bretagne ces dernières années (dubstep et al.) un inépuisable vivier de textures et d’ambiances glaciales, idéales pour habiller leurs chroniques nocturnes lubriques et narcotiques.

« Don’t make me make you fall in love with a nigga like me ».

Thursday, la deuxième mixtape de The Weeknd – diffusée gratuitement au mitan du mois d’août et téléchargée près de 200 000 fois en 24 heures – est plus sombre et plus radicale que House of Balloons. Si la puissance pop y est moins évidente, c’est sans doute pour coller au propos plus noir et désespéré. Il y est davantage question du goût du narrateur pour la manipulation et l’auto-destruction que de tentation et d’hédonisme pur. Abel Tesfaye semble avoir gagné en assurance, aussi bien vocalement qu’en tant que songwriter (le sensationnel diptyque The Birds Part 1/Part 2). Moins catchy et plus cérébral, Thursday a le mérite de dissiper un malentendu : la musique de The Weeknd ne se contente pas de jouer la carte de l’immédiateté.

« I love it when your eyes are red ».

Echoes of Silence, qui clot la trilogie de mixtapes gratuites de The Weeknd s’ouvre sur une reprise habitée du Dirty Diana de Michael Jackson. A l’heure où l’on écrit ces lignes, on n’est pas encore certain que ce soit une bonne chose. C’est en tout cas un nouveau signe d’audace et d’assurance et la voix de tête d’Abel Tesfaye n’a jamais sonné aussi sûre d’elle que sur cette troisième livraison (voir l’épique et traumatisant XO/The Host). Si les histoires contées ici sont plus scabreuses et désespérées que jamais, l’orchestration est plus pop, l’équilibre entre beats uptempo et ballades hypnotiques mieux respecté et le songwriting encore plus acéré.

Il y a désormais un boulevard pour The Weeknd et Abel Tesfaye y conduit vite et les yeux fermés.


Les mixtapes House of Balloons, Thursday et Echoes of Silence sont disponibles en téléchargement gratuit sur http://www.the-weeknd.com

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Mar 10
3:44 pm
1 note

INTERVIEW EGON X CHRISTOPHE LEMAIRE

Entretien publié dans le numéro 24 du magazine Modzik

CHRISTOPHE LEMAIRE & EGON, UNIS PAR LE FUNK

Quand l’archéologue funk Egon et l’iconoclaste de la mode Christophe Lemaire concrétisent leur amitié et affichent leur passion commune pour une musique sans œillères, cela donne Where Are You From, recueil de quinze titres psychédéliques et cosmopolites tirés du catalogue Now Again, et un entretien croisé exclusif.

Comment tout a commencé entre vous ?

Christophe Lemaire : je me souviens que j’ai contacté Stones Throw par email quand je commençais à collaborer avec des musiciens. A travers ma marque je voulais rendre hommage à ceux qui m’inspiraient le plus, et j’étais fatigué de ces tee-shirts cheap à l’effigie des artistes. J’ai d’abord travaillé avec ESG, puis avec Suicide, et ensuite, très naturellement, j’ai pensé à Dilla et Madlib…

Egon : oui, j’ai eu l’information via Jamie (responsable marketing chez Stones Throw, ndlr) qui me dit qu’un designer de chez Lacoste veut travailler avec nous. On n’arrêtait pas de me parler de Lacoste, et puis un jour, on reçoit un fichier PDF et je vois que ça n’a rien à voir avec Lacoste, que les vêtements sont signés Christophe Lemaire et qu’ils sont magnifiques. Et j’ai dit à tout le monde « je ne sais pas si vous réalisez, mais ce gars-là sait ce qu’il fait, il faut qu’on prenne ça très au sérieux, c’est la première fois que quelqu’un comme ça s’intéresse à nous ». Et puis tu es venu à Los Angeles assez vite je crois…

Ch. L : par chance j’étais à Los Angeles pour un shooting, nous avons dîné ensemble, avec Chris (Peanut Butter Wolf, fondateur de Stones Throw, ndlr), Jamie et toi. Et c’est très vite devenu un projet excitant, de manière très naturelle. Egon est ensuite venu à Paris avec Madlib et J Rocc (légende vivante des platines, membre fondateur des Beat Junkies, et DJ de Madlib sur scène, ndlr) et il y a eu un nouveau dîner puis nous avons écouté de la musique et nous sommes devenus amis.

Et vous avez découvert que vous aviez les mêmes goûts et le même background musical ?

Ch. L : la même curiosité pour la musique, en tout cas. Je ne suis qu’un mélomane amateur comparé à Egon et Madlib, qui sont de vrais passionnés très impliqués. Et je dois dire que j’ai été surpris parce qu’autour de moi on me disait de faire attention, que les artistes hip-hop américains étaient très durs en affaire et j’ai entendu plein d’histoires compliquées alors que j’avais en face de moi des gens très ouverts, gentils et curieux qui connaissaient la musique française bien mieux que moi, qui me parlaient de François de Roubaix et de Gainsbourg…

Egon : il dit ça mais un jour, alors que nous étions dans son appartement parisien, il nous a joué ce morceau d’Ariel Pink – et c’était bien avant que le monde sache qui est Ariel Pink. Je me souviens encore du titre, c’était « Maus is Missing » (morceau signé Holy Shit, projet commun d’Ariel Pink et Matt Fishbeck, ndlr). On avait adoré mais ni Madlib ni moi n’avions entendu parler de cet artiste qui venait d’East Los Angeles, là où on a grandi et où on passe l’essentiel de notre temps. Quand je l’ai rencontré, je lui ai dit « tu ne devineras jamais où j’ai entendu un morceau de toi pour la première fois… ». Tout ça pour dire que notre amitié et notre collaboration sont basées là-dessus : nous nous faisons mutuellement découvrir des choses et c’est très naturel. Tu ne peux pas tout connaître et je m’efforce de rester ouvert et curieux et de profiter de ce que les autres ont à me faire découvrir…

Ch. L : c’est cette curiosité qui fait la force de Now Again…

Le moins qu’on puisse dire est que ça va bien au-delà de la simple curiosité…

Ch. L : Oui, bien sûr. C’est de la vraie passion et beaucoup de travail pour dénicher les disques de ces génies oubliés. Et donc, un jour, j’ai demandé à Egon si je pouvais vendre les disques de Now Again dans ma boutique, et il m’a dit : « pourquoi je ne t’enverrais pas un disque dur plein et tu choisirais tes morceaux préférés ? ». Et l’idée d’une compilation est partie de là, tout simplement…

Quand est-ce que cet épisode a eu lieu ?

Ch. L : c’était il y a deux ans. Nous étions tous les deux très occupés et ça a mis pas mal de temps à se concrétiser.

Egon : on avait tous les deux beaucoup de travail à côté. Now Again était un peu pour moi ce qu’est la marque de Christophe : je passais le plus clair de mon temps à travailler pour Stones Throw comme lui travaillait pour Lacoste puis pour Hermès. Pendant longtemps, j’ai laissé des projets de côté et je m’y mettais pendant mon temps libre. Quand j’entends Christophe parler de sa marque, je me dis qu’il y a beaucoup de points communs… Dans tous les cas, tout finit par arriver et il n’y a eu aucun stress pour cette compilation…

Ch. L : l’hiver dernier, j’ai réécouté la sélection, et nous avons échangé pour en arriver à la conclusion que c’était le bon moment pour le faire.

 Where Are You From est, à l’image du catalogue de Now Again, une compilation très cosmopolite avec des artistes d’horizons très différents. Quel lien unit Kourosh Yaghmaei, Galt MacDermot et Koushik, par exemple ?

Egon : Certains patrons de labels clament haut et fort qu’ils ne suivent que leurs goûts. Ce n’est pas tout à fait mon cas, je trouve que c’est une façon plutôt égocentrique d’aborder la question. Je dirais que je m’intéresse à la musique qui me parle. J’écoute beaucoup de musique et je fais le tri en fonction de ça. Je peux trouver des qualités mélodiques à un morceau sans qu’il ne me parle pour autant. Je suis persuadé que c’est pareil pour le travail de Christophe dans la mode, parfois il faut laisser filer une éventuelle bonne idée si tu ne vois pas ce que tu pourrais en faire sur le moment.

Pour cette compilation, Christophe a pris le temps d’écouter des centaines, peut-être des milliers de morceaux, et il a sélectionné ce qui lui parlait le plus et m’a envoyé ça tel quel. J’ai écouté ces chansons les unes à la suite des autres, et pour la première fois j’ai eu l’impression de voir une ligne directrice entre tous ces artistes et tous ces univers. Je n’avais jamais pensé à cette musique de cette façon. Le premier morceau de la compilation est une chanson brésilienne de Satwa et le dernier, « Charley Town » de Dan Lambert, est une chanson américaine. Et après avoir écouté la sélection dans l’ordre, j’ai vu le fil qui reliait ces deux morceaux, a priori très différents. De la même manière, ce morceau de Rikki Ililonga, qui fait du rock zambien, fonctionne vraiment bien à côté d’une  chanson de Gary Wilson – ce marginal de la musique US qui enregistrait ses morceaux dans la chambre de ses parents. Ils n’ont jamais entendu parler l’un de l’autre, ils étaient à des milliers de kilomètres de distance et pourtant ça marche. Et je ne crois pas qu’on puisse vraiment expliquer pourquoi ces morceaux vont bien ensemble.

Ch. L : nous nous sommes rendus compte que le vrai point commun entre tous ces artistes est qu’ils étaient en quelque sorte des outsiders, c’est ça qui les lie, plus qu’un style de musique ou une catégorie. Rikki Ililonga vient de Zambie et fait un rock d’inspiration blues-funk, Karl Hector and The Malcouns sont allemands mais on ne peut pas du tout le deviner en écoutant leur musique. Ca n’a aucune importance, et c’est là toute l’idée.

Il n’y a donc pas de vraie ligne concrète dans la sélection ?

Ch. L : ce sont tous des artistes libres, et un peu en marge, qui ont leur propre vision de la musique psychédélique. C’est très subjectif, évidemment, et c’est un voyage – dans le temps et dans l’espace.

Egon : et c’est une introduction, avant toute chose. Tout l’intérêt de faire des compilations, en tout cas de mon point de vue, c’est de faire découvrir et de compter sur la curiosité des auditeurs qui voudront aller voir plus loin. Il y a finalement peu d’indications spatio-temporelles quand on tient le disque entre les mains, et c’est à l’auditeur de fouiller s’il en ressent l’envie. C’est aussi l’idée derrière le visuel de la compilation. Ce magnifique artwork de Sanghon Kim est psychédélique au sens où on ne peut pas vraiment définir d’espace-temps, et que c’est suffisamment intriguant pour qu’on ait envie d’en savoir plus.

On a ce fashion designer, dont tout le monde sait qu’il connait aussi bien la musique que la mode, qui arrive avec ce projet et qui dit « voilà, c’est ça que j’aime ». Je serais vraiment très curieux de connaître la réaction des gens de la mode, et qui connaissent Christophe Lemaire en tant que styliste, quand ils entendront Damon pour la première fois. Ce morceau vient d’un disque, Song of a Gipsy, qui est vraiment un album de collectionneurs, considéré comme culte dans une certaine communauté depuis plus de trente ans et qu’une nouvelle génération redécouvre via son versant plus funk. Et le voilà, au milieu de cette compilation, sans aucun contexte, et rien qui dit que ce disque part à 4 000 dollars aux enchères… C’est la même chose pour le morceau de Kourosh Yaghmaei, duquel se dégage une mélancolie extraordinaire. Il n’y a pas besoin de parler iranien pour ressentir ça.

Ch L : nous voulions également qu’il y ait des morceaux plus contemporains pour ne pas que ce soit vu comme une compilation nostalgique. Ce morceau de MRR-ADM, c’est toi qui l’as produit, d’ailleurs…

Egon : oui, ce sont deux gars de San Diego, qui avaient 19 ans et qui venaient nous voir dans ce club où l’on passait des disques. Ils étaient là très tôt, à l’heure où on jouait des choses pour nous, quand personne n’était encore arrivé. Un jour, ils m’ont apporté un CD avec leurs morceaux et j’ai trouvé ça excellent donc on a travaillé ensemble. Le morceau qu’a choisi Christophe est assez chaotique mais il trouve sa place sur la compilation. Ca me rappelle ce que me disait Galt MacDermot quand on écoutait de la musique ensemble. Il disait qu’il voulait toujours qu’il y ait un moment intense et chaotique dans ses albums, qui étaient très calmes et moody par ailleurs.

Galt MacDermot a été très important pour vous…

Egon : je lui dois tout. J’adorais sa musique, j’étais un fan de la bande-originale de  Hair  qu’il avait composée, quand j’étais gamin, et il m’a donné l’opportunité, quand j’avais 19 ans, de squatter dans sa grande maison de Staten Island et de fouiller dans ses archives…

Ch L : j’ignorais cette histoire…

Egon : il avait son propre label, Kilmarnock, et j’ai travaillé pour lui après un stage assez catastrophique chez Loud records, où j’ai découvert le mauvais côté de l’industrie musicale… Il m’a montré qu’on pouvait faire les choses différemment, en respectant les artistes avec lesquels on travaille et en étant intelligent.

Ch L : c’est ce que je te vois faire avec tous ces artistes – tu ne te contentes pas de sortir leurs disques, mais tu établis un vrai contact, tu les fais participer à l’aventure du label.

Egon, vous êtes sur le point de rencontrer Kourosh Yaghmaei (à l’occasion des prochaines Transmusicales de Rennes*) pour la première fois, ce sera un moment particulier pour vous…

Egon : oui, c’est vraiment spécial. Je n’ai jamais parlé directement avec lui. Nous ne parlons pas la même langue, et tous nos échanges se sont faits par des lettres, traduites des deux côtés. Nous avons donc dû nous comprendre à travers les actes. Sortir cette anthologie de ses morceaux (Back From The Brink: Pre-Revolution Psychedelic Rock From Iran) a été long et difficile. Il faut recadrer : c’est un homme qui a plus de 70 ans, dont la musique a été interdite dans son pays pendant des années, et qui doit confier toute sa musique a un Américain qu’il n’a jamais rencontré. Ca a pris des années, et à chaque obstacle, chaque objection, je me disais que je devais me souvenir de tout ce que cet artiste a traversé. C’est sa chance d’être enfin entendu, c’est pour lui, pas pour moi. Finalement, l’album est sorti, et l’accueil est incroyable, la musique de Kourosh semble parler à tout le monde, c’est assez bluffant. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre, je suis à la fois très anxieux et très impatient, je n’imaginais pas un tel scénario quand j’ai commencé à travailler dans la musique…

*Depuis la publication de cette interview, Kourosh Yaghmaei a annulé sa venue en France

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Feb 16
7:09 am

INTERVIEW PEANUT BUTTER WOLF

Entretien publié dans le numéro 24 du magazine Modzik

PEANUT BUTTER WOLF, PATRON HEUREUX

15 ans après le lancement de Stones Throw en hommage à son frère d’armes disparu Charizma, Chris Manak alias Peanut Butter Wolf est à la tête d’un des labels les plus emblématiques de notre époque. Des premiers 45 tours au succès planétaire d’Aloe Blacc, en passant par le classique instantané Donuts (sorti quelques jours avant la mort de J Dilla), regard dans le retroviseur.


Qu’est ce qui a provoqué la création de Stones Throw en 1996 ?

Ma première idée était de commencer par sortir mes morceaux préférés parmi ceux enregistrés avec Charizma (mon partenaire musical tué à l’âge de 20 ans quelques années plus tôt). Je sortais d’autres morceaux sur d’autres labels à cette époque, mais je gardais ceux de Charizma pour mon propre label. Quand il s’est agi de trouver un nom au label, je voulais que ce nom soit lié à Charizma. C’est le cas avec Stones Throw, qui vient d’une anecdote entre nous. La troisième question à se poser était quel morceau sortir en premier et j’ai naturellement choisi « My World Premiere ».

Je ne vous demanderai pas de citer une référence du catalogue, mais peut-être que vous pouvez choisir une année entre 1996 et 2011…

Cette année est plutôt bien. J’adore tous les nouveaux artistes avec lesquels j’ai signé. Et à chaque fois que je voyage en Europe, au Japon ou en Australie avec un artiste qui n’y est jamais allé, c’est comme si c’était aussi la première fois pour moi parce que je vois la ville à travers ses yeux. Ma dernière signature, Vex Ruffin, n’a jamais joué en dehors de Los Angeles. Je me souviens de la première fois où je suis allé en Europe avec Charizma, en 1992 – j’ai l’impression que c’était hier.

Peut-on dire que l’album de Lootpack (Soundpieces: Da Antidote) est le dernier disque important de la première vague de hip-hop indépendant californien, et que l’album de Quasimoto, The Unseen, est le disque qui a forgé l’identité du label ?

Ce sont deux très bons indicateurs de l’histoire du label. Je savais qu’il y avait quelque chose d’important en cours quand on travaillait sur ces deux disques et qu’on s’apprêtait à les sortir. Les ventes de ces deux albums n’ont pas été aussi importantes qu’elles auraient dû, mais l’empreinte qu’ils ont laissée est bien plus importante.
 

Qu’avez-vous ressenti quand l’album Big Shots (signé Charizma & Peanut Butter Wolf) est finalement sorti en 2003 ?

C’était vraiment bizarre. Le plus gros promoteur hip-hop de San Francisco m’a appelé et m’a dit qu’il voulait que Charizma et moi venions jouer une release party chez lui – Charizma était mort depuis dix ans et voilà qu’un promoteur du coin, qui est censé tout connaître du hip-hop local ignorait que l’un de nous n’était plus. On a finalement fait une release party, et la soeur de Charizma était là, c’était assez étrange…

Vous souvenez-vous du jour où J Dilla vous a remis les bandes de Donuts ?

 Je m’en souviens très bien. C’était juste un CD-R sur lequel il avait écrit « Donuts » à la main. J’étais en voiture avec lui et Madlib et on allait dans un magasin de disques, il me l’a donné et m’a dit d’y jeter une oreille. C’était une des ses nombreuses tapes avec des beats pour rappeurs, mais je lui ai demandé s’il voulait que je le sorte tel quel (sans MC), il a dit oui tout de suite mais après ça, il n’a pas arrêté d’y revenir et d’ajouter des morceaux.

Le single d’Aloe Blacc, « I Need A Dollar » a récemment dépassé le million de ventes. Comment vivez-vous ce succès énorme et plutôt inattendu ?

 Quand j’ai signé Aloe, je savais qu’il exploserait. Il avait cette voix unique et c’était un producteur de talent qui faisait ses morceaux tout seul de A à Z – et surtout c’était quelqu’un de bon avec les gens qui l’entouraient. Il était très responsable, prenait tout au sérieux, répondait à toutes les interviews, créait un vrai truc avec le public en concert, etc. Ca a été très frustrant de voir que son premier album n’était pas arrivé à toucher beaucoup de monde. Nous avons tourné en Europe après la sortie et il a joué dans quelques petites salles, mais le public hip-hop n’était pas encore prêt pour ce qu’il faisait.

On a l’impression que les derniers artistes signés sur le label, comme Jonti ou The Stepkids, n’auraient pas fait la même musique si Stones Throw n’avait pas ouvert la voie. N’est ce pas une sorte de réussite ultime pour un patron de label ?

 Disons que j’ai de la chance d’être à la tête d’un label qui est présent depuis suffisamment longtemps pour que de jeunes artistes disent avoir été « bercés » par notre musique – même des artistes qu’on n’imagine pas directement influencés par le hip-hop. Je suis toujours flatté qu’en j’entends ce genre de discours. Et ça facilite le boulot.

Quel est votre dernier choc musical ?

 Vex Ruffin (dont le premier album sortira sur Stones Throw en 2012, NDLR)

Êtes-vous prêt pour les 15 prochaines années ?

 Je prendrai ma retraite quand j’atteindrai les 1000 mails de retard…


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Feb 16
6:56 am

STONES THROW RECORDS - MY LABEL WEIGHS A TON

Article publié dans le numéro 139 du magazine Openmag

L’aventure du label californien Stones Throw est intimement liée à l’itinéraire de son fondateur Chris Manak, alias Peanut Butter Wolf, dont la carrière prometteuse de beatmaker fut brutalement interrompue par la disparition en 1993 de son acolyte, le MC Charizma. Si l’idée de créer « le nouveau Cold Chillin » (label new-yorkais culte éditant les disques du Juice Crew) germe dans la tête du DJ de San José dès la fin des années 80, le pas est franchi en 1996 : la volonté d’éditer les enregistrements de Charizma en est l’excellent prétexte.

Nul doute que le second épisode déterminant dans le développement de Stones Throw est la rencontre entre Chris Manak et Otis Jackson Jr., que l’Histoire retiendra sous le nom de Madlib. Cet enfant de la balle – rappeur, producteur, DJ et multi-instrumentiste originaire d’Oxnard – va littéralement façonner l’identité du label. Si le Soundpieces de son groupe Lootpack (1999) peut être vu comme le dernier disque important de la première vague du hip-hop indépendant californien (celle des Hieroglyphics, de Pharcyde ou de Freestyle Fellowship), Madlib ne s’est pas contenté d’ajouter un chapitre à une histoire en cours d’écriture. L’audace dont il fait preuve dès l’année suivante sur le premier album de son alter ego expérimental Quasimoto (The Unseen) l’inscrit d’emblée dans le renouveau impulsé par Dan The Automator, El-P et autres Anti-Pop Consortium ; et les expérimentations jazz du Yesterdays New Quintet (dont il est le seul membre) lui assurent une réputation qui dépasse le strict cadre de la scène hip-hop.

Plus tard, en s’associant aux légendes Jay Dee (pour le projet Jaylib) et MF Doom (sous la bannière Madvillain pour un disque d’anthologie), tout en continuant son exploration en solo sous de multiples identités, il élargira encore davantage son champ d’action et incarnera à lui seul les aspirations de Peanut Butter Wolf et Egon, enfant du funk et crate-digger invétéré qui devient la deuxième tête pensante du label dès 2000, année du déménagement de San Francisco à Los Angeles.

Le franchissement du cap symbolique des dix ans, qui fait entrer Stones Throw dans un club très fermé de labels adultes et autosuffisants, correspond à une émancipation, notamment vis-à-vis de Madlib. La sortie de Donuts, véritable classique instantané signé J Dilla, et dans une moindre mesure les disques de Georgia Anne Muldrow et James Pants, offrent un second souffle nécessaire et permettent à Stones Throw de s’ouvrir à de nouveaux publics, tout en jouant la carte de la continuité. Les accueils critiques et les succès commerciaux du premier album du soulman blanc Mayer Hawthorne et plus encore du deuxième opusd’Aloe Blacc, Good Things – transposition parfaite de l’esprit Stones Throw dans la pop urbaine mondialisée – confirment la tendance.

2011 : nouvel anniversaire et nouveaux paris. Si l’album de MED, activiste du clan d’Oxnard proche de Madlib, n’a rien d’une surprise, les signatures du petit génie sud-africain Jonti et du trio post-funk The Stepkids sont quant à elles deux signaux forts qui illustrent une volonté de renouvellement.

Peanut Butter Wolf, à nouveau seul maître à bord depuis le départ d’Egon (parti redéfinir le terme de world music avec son label Now Again), a réussi le pari de dépasser ses modèles Cold Chillin ou Tommy Boy, en refusant les œillères et en contournant les crises. Alors que le single d’Aloe Blacc, “I Need A Dollar”, vient de dépasser le million de ventes, on a du mal à imaginer que Stones Throw s’arrête en si bon chemin.

 Stones Throw en 15 disques:

  • Charizma & Peanut Butter Wolf – My World Premiere (1996)
  • Peanut Butter Wolf – My Vinyl Weighs A Ton (1998)
  • Lootpack – Soundpieces: Da Antidote (1999)
  • Madlib – Invazion EP (2000)
  • Quasimoto – The Unseen (2000)
  • Yesterdays New Quintet – Angles Without Edges (2001)
  • Charizma & Peanut Butter Wolf – Big Shots (2003)
  • Jaylib (Jay Dee & Madlib) – Champion Sound (2004)
  • Madvillain (MF Doom & Madlib) – Madvillainy (2004)
  • Madlib – Beat Konducta Vol.1: Movie Scenes (2005)
  • J Dilla – Donuts (2006)
  • Stones Throw: Ten Years (2006)
  • Mayer Hawthorne – A Strange Arrangement (2009)
  • Aloe Blacc – Good Things (2010)
  • The Stepkids – The Stepkids (2011)

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Feb 16
6:08 am
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Dear Eloise - Alice (The Words That Burnt, Maybe Mars, 2010)

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Feb 13
4:17 pm

EXPRESS : THE INTERNET, DIE ANTWOORD, GANGRENE

Chroniques parues dans le numéro 142 du magazine Openmag (Février 2012)

The Internet - Purple Naked Ladies (Odd Future/Sony)

Quand la major Sony a donné carte blanche aux garnements d’Odd Future pour monter un label, elle ne s’attendait certainement pas à une première sortie aussi inclassable que ce Purple Naked Ladies échafaudé par Syd Tha Kyd et Matt Martians. Bien plus expérimental que les mixtapes du collectif californien, ce surprenant assemblage de soul pitchée, de r’n’b dénaturé et de post-funk psychédélique atteint des sommets d’audace (l’addictif et mutant “Cocaine”), révèle de remarquables qualités de production (les textures de “Fastlane”), mais se prend parfois à son propre piège (le brouillon “Gurl”, le cheesy “Web of me”). Pour le moins inattendu.

Die Antwoord - Ten$ion (Downtown/Cooperative Music)

Alors qu’on n’est pas encore certain d’avoir compris l’engouement autour de leur premier album, les allumés sud-africains de Die Antwoord parachutent Ten$ion, nouveau recueil de comptine freak rap bêtes et méchantes. Si le bien nommé Ninja n’est pas le MC le moins technique qu’on ait entendu, ses couplets ubuesques bourrés de gimmicks et crachés en Afrikaans ont tendance à taper sur le système. Les productions, oscillant entre club-rap insupportable, parodie de dance italienne et r’n’b tribal n’arrivent pas à sauver grand-chose.

Gangrene - Vodka & Ayahuasca (Decon/Differ-ant)

Le second album commun de The Alchemist et Oh No se veut un disque de “psych-rap”. Si l’on a du mal à décréter que le pari est réussi, on peut affirmer que cette collaboration supplante la plupart des projets solos des deux Californiens, qui jusqu’ici brillaient surtout aux côté de valeurs sûres (Mobb Deep pour le premier, Madlib pour le second). Le piano discordant de “Due Work”, les beats rugueux de “Dump Truck” et “Top Instructors” et le délire éthylique “Livers For Sale” suffisent à distinguer ce Vodka & Ayahuasca du tout-venant.

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Feb 13
4:07 pm

Neal Cassady, chair à fiction - à propos de “Ballast” de Jean-Jacques Bonvin

Neal est le plus grand, il a volé 333 voitures et lu Finnegan’s Wake, il écrira le Roman américain en 666 jours, 999 pages au total”. Cette déclaration aux airs de prophétie, attribuée à Jack Kerouac par Jean-Jacques Bonvin, est le pivot du second roman de l’écrivain suisse.


Ballast est moins un hommage qu’un sarcophage pour les quatre figures de la Beat Generation. L’auteur qui a enfermé Kerouac, Ginsberg, Burroughs et Cassady dans ce petit livre très dense et très serré, comme on installe quatre gamins sur la banquette arrière d’un pick-up pour partir en virée, est de toute évidence fasciné par le quatrième, celui qui est mort le premier sans n’avoir rien écrit (si ce n’est Première Jeunesse, un texte autobiographique inachevé et une poignée de lettres). Celui qui vivait ce que les autres écrivaient.


Neal Cassady est le Dean Moriarty de Sur la Route et le “secret hero” des poèmes d’Allen Ginsberg. Il a conduit le bus des mythiques Grateful Dead, et a inspiré King Crimson. Il est mort le long d’une voie de chemin de fer dans un coin perdu du Mexique. Même le diagnostic sonne Beat : “general congestion in all systems”. Au centre de ce système il y a le foie, évidemment, qui cause directement ou indirectement la mort des quatre, comme celle de Dylan Thomas en 1953 ou de Malcolm Lowry un peu plus tard.

Etablir un rapport de cause à effet entre le foie et le crayon qui trace ses signes sur la feuille, on ne peut pas, c’est non pertinent” écrit Bonvin. “Au moins Whitman eut-il le foie fonctionnel jusqu’au bout, mais il dessina lui-même sa tombe”.

Cassady n’arrive pas à écrire. Il multiplie les conquêtes, laisse Allen tomber amoureux de lui, se marie deux fois (LuAnne et Carolyn qui, elle, écrira et peindra), use le cuir de vieilles Chevrolet, bouffe des miles et sue pour le compte de la Southern Pacific Company. Il s’évertue tout de même à raconter le “Premier tiers” de sa vie – comme s’il y en aurait deux autres. Le père alcoolique, les rues glauques de Denver, la maison qu’on n’a pas fini de construire, les premières voitures volées.

Neal dans son automobile bousillée se doute qu’il n’écrira pas comme Jack, comme Allen ou William, il a même le pressentiment qu’il va servir d’aliment à ces trois-là, de pâte à fiction, que quand sur la route il appuie sur l’accélérateur ou le frein il ponctue un texte en train de s’écrire sur une table de la côte est, du côté du Rio Grande ou à San Francisco c’est-à-dire à côté, que trois claviers cliquettent de concert crescendo quand il dépasse les 70 mph


Si elle a jamais existé, la Beat Generation meurt le 4 février 1968 entre San Miguel de Allende et Celaya, région natale du peintre et militant communiste Diego Rivera, chantre de “l’art révolutionnaire”. Elle s’éteint avec Neal, qui vivait pour quatre et qui cristallisait les aspirations et les contradictions de ce qu’à tort on a appelé un groupe, qu’on retrouve gavé de coupe-faim, inanimé sous la flotte et qu’on conduit à l’hôpital “car même si la mort survient près d’une voie ferrée où roulent encore des locomotives à vapeur (…) le passage par l’hôpital est obligé, on ne sait jamais, peut-être pourrait-on remettre le corps à flot par shock-waves et autres utilisations thérapeutiques du courant électrique qui va, qui va, jusqu’au potentiel de terre”.


Il reste quinze mois à vivre à Jack Kerouac, qui ne publiera plus rien – son Dean et son Cody sont morts – et qui meurt en Floride après un ultime coup de fil passé à Carolyn qu’il aimait peut-être plus que Neal. C’est sur cette mort que s’ouvre Ballast, livre-tombeau à la prose nerveuse comme un routard sous benzédrine, qui est à la biographie ce que Sur la route est au guide touristique, qui emprunte son titre au lit de graviers sur lequel reposent les rails et dont “les éléments doivent s’imbriquer, de façon à former une masse compacte, mais perméable”, apprend-on.



Ballast de Jean-Jacques Bonvin, éd. Allia, 2011, 61 pages, 6,10 €
Première Jeunesse (The First Third) de Neal Cassady, éd. Flammarion, 1998, 310 pages, 19, 06 € (épuisé)
Sur ma route (Off the road) de Carolyn Cassady, éd. Denoël, 2000, 556 pages, 22,71 €

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Jan 21
5:12 am

EXPRESS : DRAKE, SUBTITLE, MADLIB/FREDDIE GIBBS, MARK DE CLIVE-LOWE

Chroniques parues dans le numéro 141 du magazine Openmag (Décembre/Janvier 2011)

Drake - Take Care (Young Money / Universal)

Seems like yesterday that I was up-and-coming”.

Si sur “We’ll be fine”, morceau central de son second album, Drake s’étonne lui-même d’avoir atteint si vite le statut de superstar, le Canadien évite la plupart des écueils qui vont souvent de pair avec un succès aussi fulgurant. Sans se disperser, Drake a composé en famille (avec son producteur attitré 40 et son mentor Lil Wayne) un disque cohérent et plein d’aplomb. L’autonomie que lui confère sa maîtrise des couplets chantés lui permet de se passer d’invités encombrants ; son rap a gagné en technicité depuis Thank Me Later (les variations de flow sur le génial “Headlines”, le fast-rhyming de “HYFR”…), et le songwriting est plus précis. Sa formule à base de rap d’inspiration sudiste (“Underground Kingz”, homme aux pionniers texans UGK), de r’n’b exigeant (“Crew Love”) et de minimalisme froid à la mode anglaise (on le sait fan de James Blake) a un goût d’inédit, et son personnage de boy next door du rap millionnaire est plutôt convaincant.

Subtitle - Black Jack Parsons EP (Hellfyre Club)

La carrière de Subtitle est une affaire de fulgurances et de sabordages. Depuis le choc I’m Always Recovring From Tomorrow (2003), il alterne disques majeurs et projets bâclés. Bien que court et légèrement confus, ce Black Jack Parsons EP suffit à nous rappeler à quel point Giovanni Marks peut être passionnant. Son rap postmoderne et revenu de tout, tantôt claustrophobe et obsédant (“Disc at”), tantôt bizarrement funky (“Whipp’d”), est au gangsta-rap ce que les beats de son ami Flying Lotus sont à J Dilla.

Freddie Gibbs & Madlib - Thuggin EP (Stones Throw)

Pour inaugurer sa collaboration avec Freddie Gibbs, Madlib a mis à disposition du rappeur du Midwest récemment adoubé par Young Jeezy sa collection de samples vocaux classieux (“Deep”) et son kit de boucles impeccables (“Thuggin’”). Revigoré depuis son récent Cold Day In Hell, Gibbs - MC qu’on jugeait jusqu’ici au mieux appliqué - fait preuve d’une versatilité et d’une précision qu’on ne lui connaissait pas, honorant les compositions du metteur en son californien. On attend l’album.

Mark de Clive-Lowe - Renegades (Tru Thoughts)

Le neuvième album solo de Mark de Clive-Lowe voit le Néo-Zélandais s’éloigner encore un peu plus de son nu-jazz originel. Ses années de formation anglaise lui ont permis de mettre au point une formule à base de broken beat , de touches afro-latines et de funk. Plus énergiques et uptempo, ses compositions assument davantage leur côté club, et les contributions de nombreux instrumentistes invités sur Renegades (enregistré en Californie) en font un disque complet et œcuménique. A entendre en live.

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Jan 11
7:20 am
1 note

ASAP ROCKY - HARLEM SUR LA CARTE

Article paru dans le numéro 140 du magazine Openmag (Novembre 2011)

ASAP Rocky a 23 ans, n’a jamais vu aucun de ses morceaux commercialisé, et a signé, quelques jours avant la mise en ligne de sa première mixtape LiveLoveA$AP,  le contrat le plus lucratif du rap-business depuis 50 Cent. De quoi prendre au sérieux l’oracle qui l’annonce comme le sauveur du rap new-yorkais.


Depuis que New-York n’est plus le centre nevralgique du hip-hop mondial, on a vu défiler des colonies entières de prétendus messies. Introduits par des parrains respectés mais veillissants et soutenus par des labels historiques dépensiers, Joe Budden, Papoose et Saigon pour ne citer qu’eux, nous ont chacun leur tour été vendus comme les next big things de la Grosse Pomme sans pour autant marquer les esprits et le billboard.

L’avènement, au début des années 2000, des Diplomats – collectif parrainé par Jay-Z via son label Roc-A-Fella – est ce qui ressemblait le plus à une nouvelle vague. Mais malgré quelques succès à sept chiffres, le soufflet est finalement assez vite retombé et New-York est encore à la recherche d’un vrai nouveau souffle.

ASAP Rocky, 23 ans, vit entre Harlem et le New Jersey. Si ses parents l’ont baptisé Rakim en hommage au co-auteur du classique Paid in Full, il a plus été bercé par le rap sudiste orphelin du pionnier DJ Screw (mort en 2000) que par l’âge d’or du hip-hop new-yorkais. Depuis quelques semaines, il semble être le favori des bookmakers. Comme souvent ces temps-ci, tout a commencé avec une vidéo, celle de « Purple Swag » mise en ligne au mois de juillet dernier. Un canapé en cuir sur le dossier duquel trône une collection de casquettes, une jeune fille de bonne famille proférant des insanités la bouche pleine d’or, des litres de boisson codéinée, une ballade en vélo dans les rues de Harlem et une boucle parfaite qui rappelle celle du classique texan « Still Tippin » auront suffi à mettre le feu aux poudres.

Si, de Notorious BIG aux Diplomats en passant par Jay-Z, les New-Yorkais ont toujours laissé traîner leurs oreilles du côté du Texas, de la Nouvelle-Orléans et de Memphis, Rocky et son équipe ont fait de leur tropisme pour l’imagerie et les spécificités du rap dirty south leur marque de fabrique. « Purple Swag », qu’on croirait tout droit sorti de Houston est un hymne gras et codéiné qui rappelle les meilleures propositions de la bande à Paul Wall, Mike Jones et Slim Thug, qui régnait sur la Sun Belt de 2004 à 2007.

L’apport du jeune bidouilleur Clams Casino, responsable d’un tiers des productions de LiveLoveA$AP, permet néanmoins au natif de Harlem d’emmener son rap d’inspiration texane sur d’autres terrains. Aériennes et traînantes, les compositions de l’ambassadeur du cloud rap signé sur le très en vue Tri-Angle Records, vont jusqu’à flirter avec l’ambient et donnent un relief inédit au rap très technique d’ASAP et ses invités (la démonstration « Leaf » avec le duo d’Oakland Main Attrakionz). Les chœurs grandiloquents de « Palace », le hook chanté du tube « Peso » et le petit riff pop de « Trilla » s’acoquinent tous aux passages screwed & chopped (ralentis, hachurés et répétés) dont abusent les producteurs de LiveLoveA$AP (le Français Soufien3000 en tête).

Si les fanatiques en connaissaient la plupart des meilleures pistes, cette première anthologie est en soi l’un des meilleurs projets hip-hop entendus cette année. Et, pour une fois, les New-Yorkais semblent être en droit de clamer qu’il y a un nouveau prince en ville.

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Nov 12
7:30 am
5 notes

EXPRESS : THE WEEKND

Toronto est une drôle de ville. Froide et technologique, elle est paradoxalement l’une des mégapoles nord-américaines les plus accueillantes. Quelques mois après avoir placé Drake à la cime du rap international, la capitale de l’Ontario enfante Abel Tesfaye, qui sous le pseudonyme The Weeknd, met les paradoxes de sa ville en musique. Capitalisant sur les fondamentaux du meilleur du R’n’B moderne (l’efficacité mélodique, la puissance sexuelle), The Weeknd produit une musique mutante animée par une violence sourde et programmée comme du dubstep. Sa deuxième mixtape Thursday crée une addiction coupable.


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Nov 12
7:24 am

EXPRESS : MYKA 9, CH. LEMAIRE, SEFYU, NOSTALGIA 77

Chroniques parues dans le numéro 140 du magazine Openmag (Novembre 2011)

Myka 9 - Mykology (M9/Soundvise)

C’était l’une des Arlésiennes du rap indé californien. Le plus virtuose et le plus perché des vétérans du Freestyle Fellowship (dont le dernier disque collectif vient de sortir, voir Openmag 138) sort son Mykology, annoncé depuis des lustres. Personnage essentiel de la toute première vague du hip-hop indé de l’Ouest, Myka fut autant impliqué dans les débuts du G-Funk (il a écrit certains des premiers morceaux signés N.W.A.) que dans l’aventure Good Life/Project Blowed. À plus de 40 ans, le freestyler équilibriste est toujours aussi impressionnant et versatile. Dans la lignée de ses meilleurs disques, Myka alterne vocalises sur terrain jazz (« Tell Me », toutes trompettes dehors), performances de crooner (« Hey », qui semble issu de ses Citrus Sessions) et s’offre même une séquence de party-rap en compagnie de vieux copains (« Oh Yeah… Alright » avec son compère de FF Aceyalone, Sunspot Jonz des Living Legends, Casual des Hieroglyphics et Kirby Dominant). Bienvenu et résolument rassurant.

Christophe Lemaire presents - Where Are You From? (Now Again)

Depuis quelques années, Egon s’efforce, via son label Now Again, d’offrir de la visibilité à une autre world music (musique psychédélique iranienne, rock d’Afrique australe, funk indonésien ou pop turque). Invité par l’ex-numéro 2 de Stones Throw à fouiller dans le catalogue pléthorique du label, le fashion designer Christophe Lemaire (par ailleurs grand mélomane et DJ) a sélectionné quinze pépites dont une ballade classe et bucolique de Kourosh Yaghmaei et une gemme psyché du Zambien Rikki Ililonga.

Sefyu - Oui Je Le Suis (Because)

Il va falloir se rendre à l’évidence. Le puissant premier album de Sefyu n’aura été qu’une fulgurance. Sur son troisième disque, l’homme d’Aulnay-sous-Bois n’a plus grand-chose à proposer : au pire une auto-caricature navrante (« All Blacks », « Turbo »), au mieux de la redite (« L’insécurité »). Recyclant les gimmicks de Qui Suis-Je ? (2006), noyant son propos dans la confusion, Sefyu a perdu une grosse partie de ce qui le différenciait du tout-venant. Il ne reste que cette voix impressionnante.

Nostalgia 77 - The Sleepwalking Society (Tru Thoughts)

Le prolifique et appliqué Ben Lamdin, vu aux côtés d’Alice Russell, oscille depuis près de dix ans entre jazz-funk millésimé et compositions à base de samples, orientées hip-hop. Son quatrième album sous le nom de Nostalgia 77 met largement à l’honneur la chanteuse allemande Josa Peit pour laquelle il a façonné un écrin bluesy (l’ouverture «  Sleepwalker ») et mis en son de lancinantes ballades (« Mockingbird », presque folk). Le tout, sans laisser de côté son appétence free-jazz (l’instrumental « When Love is Strange »).

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Nov 12
7:19 am

EXPRESS : DAS RACIST, DOMO GENESIS, BBE 15, ORELSAN

Chroniques publiées dans le numéro 139 du magazine Openmag (Octobre 2011)

Das Racist – Relax (Greedhead Music)

Si l’ascension fulgurante de Das Racist (via deux mixtapes impeccables et unanimement saluées) est un magnifique exemple de buzz 2.0 savamment orchestré, la sortie du premier album du trio new-yorkais confirme une tendance lourde du hip-hop moderne (vérifiée chez Lil Wayne et Odd Future) : les mixtapes sont souvent meilleures que les albums. Le rap ethnique, gouailleur et absurde déjà déployé sur Sit Down, Man et Shut Up, Dude est ici trop souvent noyé, gâché par une surenchère d’effets qui font que l’ensemble perd en efficacité (le bordélique single « Michael Jackson »). L’agacement prend souvent le dessus sur la jubilation qui nous incitait à jouer en boucle les meilleures pistes des deux teasers diffusés l’an passé. On a beau avoir compris et accepté dès le départ la dimension parodique et grand-guignolesque du projet Das Racist, Relax fait l’effet d’un vrai gâchis. A moins que le sabordage fasse partie intégrante du canular… « You can ask what it is / But I still wouldn’t tell you ».

 Domo Genesis – Under The Influence (Odd Future)

Avant que Tyler écrase tout sur son passage, on avait repéré le discret Domo Genesis, autre soldat de l’infanterie Odd Future, avec Rolling Papers. Moins spectaculaire et énervé que ses compagnons d’armes, Domo fait dans le rap lent et tourbé et reprend Scarface ou Mobb Deep avec un flegme qui confine à la classe, une aisance technique évidente et un art pour les divagations enfumées qui lui permettent d’occuper un créneau peu encombré, quelque part entre Devin The Dude et le rap dur du Queens.

BBE 15 – 15 Years Of Real Music For Real People (BBE)

Il fallait bien une soixantaine de morceaux pour revenir sur 15 ans de défrichage et d’éclectisme à la mode BBE, seul label en activité chez qui l’on peut croiser les lames du vibraphone de Roy Ayers, le rap technique de Jay Dee et d’un ex-Slum Village, le disco pointu d’Al Kent et les percussions frénétiques du Vénézulien Luisito Quintero. Mixée par le DJ vétéran Chris Read, cette compilation est un voyage au bout du groove et une belle tentative de réhabilitation du terme « World Music ».

Orelsan – Le Chant des Sirènes (3ème Bureau / Wagram)

Si son Perdu d’Avance ne nous avait pas traumatisé, le rappeur caennais Orelsan avait suffisamment fait bouger les lignes pour qu’on lui prête les meilleures intentions et qu’on lui accorde un peu plus que le bénéfice du doute. De retour rasséréné et volontaire, évitant pas mal d’écueils et produisant même quelques morceaux burnés et inattendus (« Raelsan »), il troque trop souvent sa cape de loser pour celle du rappeur réaliste niais (« La Terre est ronde »). Et c’est souvent embarrassant.

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Oct 11
5:57 pm