Entretien publié dans le numéro 24 du magazine Modzik

CHRISTOPHE LEMAIRE & EGON, UNIS PAR LE FUNK
Quand l’archéologue funk Egon et l’iconoclaste de la mode Christophe Lemaire concrétisent leur amitié et affichent leur passion commune pour une musique sans œillères, cela donne Where Are You From, recueil de quinze titres psychédéliques et cosmopolites tirés du catalogue Now Again, et un entretien croisé exclusif.
Comment tout a commencé entre vous ?
Christophe Lemaire : je me souviens que j’ai contacté Stones Throw par email quand je commençais à collaborer avec des musiciens. A travers ma marque je voulais rendre hommage à ceux qui m’inspiraient le plus, et j’étais fatigué de ces tee-shirts cheap à l’effigie des artistes. J’ai d’abord travaillé avec ESG, puis avec Suicide, et ensuite, très naturellement, j’ai pensé à Dilla et Madlib…
Egon : oui, j’ai eu l’information via Jamie (responsable marketing chez Stones Throw, ndlr) qui me dit qu’un designer de chez Lacoste veut travailler avec nous. On n’arrêtait pas de me parler de Lacoste, et puis un jour, on reçoit un fichier PDF et je vois que ça n’a rien à voir avec Lacoste, que les vêtements sont signés Christophe Lemaire et qu’ils sont magnifiques. Et j’ai dit à tout le monde « je ne sais pas si vous réalisez, mais ce gars-là sait ce qu’il fait, il faut qu’on prenne ça très au sérieux, c’est la première fois que quelqu’un comme ça s’intéresse à nous ». Et puis tu es venu à Los Angeles assez vite je crois…
Ch. L : par chance j’étais à Los Angeles pour un shooting, nous avons dîné ensemble, avec Chris (Peanut Butter Wolf, fondateur de Stones Throw, ndlr), Jamie et toi. Et c’est très vite devenu un projet excitant, de manière très naturelle. Egon est ensuite venu à Paris avec Madlib et J Rocc (légende vivante des platines, membre fondateur des Beat Junkies, et DJ de Madlib sur scène, ndlr) et il y a eu un nouveau dîner puis nous avons écouté de la musique et nous sommes devenus amis.
Et vous avez découvert que vous aviez les mêmes goûts et le même background musical ?
Ch. L : la même curiosité pour la musique, en tout cas. Je ne suis qu’un mélomane amateur comparé à Egon et Madlib, qui sont de vrais passionnés très impliqués. Et je dois dire que j’ai été surpris parce qu’autour de moi on me disait de faire attention, que les artistes hip-hop américains étaient très durs en affaire et j’ai entendu plein d’histoires compliquées alors que j’avais en face de moi des gens très ouverts, gentils et curieux qui connaissaient la musique française bien mieux que moi, qui me parlaient de François de Roubaix et de Gainsbourg…
Egon : il dit ça mais un jour, alors que nous étions dans son appartement parisien, il nous a joué ce morceau d’Ariel Pink – et c’était bien avant que le monde sache qui est Ariel Pink. Je me souviens encore du titre, c’était « Maus is Missing » (morceau signé Holy Shit, projet commun d’Ariel Pink et Matt Fishbeck, ndlr). On avait adoré mais ni Madlib ni moi n’avions entendu parler de cet artiste qui venait d’East Los Angeles, là où on a grandi et où on passe l’essentiel de notre temps. Quand je l’ai rencontré, je lui ai dit « tu ne devineras jamais où j’ai entendu un morceau de toi pour la première fois… ». Tout ça pour dire que notre amitié et notre collaboration sont basées là-dessus : nous nous faisons mutuellement découvrir des choses et c’est très naturel. Tu ne peux pas tout connaître et je m’efforce de rester ouvert et curieux et de profiter de ce que les autres ont à me faire découvrir…
Ch. L : c’est cette curiosité qui fait la force de Now Again…
Le moins qu’on puisse dire est que ça va bien au-delà de la simple curiosité…
Ch. L : Oui, bien sûr. C’est de la vraie passion et beaucoup de travail pour dénicher les disques de ces génies oubliés. Et donc, un jour, j’ai demandé à Egon si je pouvais vendre les disques de Now Again dans ma boutique, et il m’a dit : « pourquoi je ne t’enverrais pas un disque dur plein et tu choisirais tes morceaux préférés ? ». Et l’idée d’une compilation est partie de là, tout simplement…
Quand est-ce que cet épisode a eu lieu ?
Ch. L : c’était il y a deux ans. Nous étions tous les deux très occupés et ça a mis pas mal de temps à se concrétiser.
Egon : on avait tous les deux beaucoup de travail à côté. Now Again était un peu pour moi ce qu’est la marque de Christophe : je passais le plus clair de mon temps à travailler pour Stones Throw comme lui travaillait pour Lacoste puis pour Hermès. Pendant longtemps, j’ai laissé des projets de côté et je m’y mettais pendant mon temps libre. Quand j’entends Christophe parler de sa marque, je me dis qu’il y a beaucoup de points communs… Dans tous les cas, tout finit par arriver et il n’y a eu aucun stress pour cette compilation…
Ch. L : l’hiver dernier, j’ai réécouté la sélection, et nous avons échangé pour en arriver à la conclusion que c’était le bon moment pour le faire.

Where Are You From est, à l’image du catalogue de Now Again, une compilation très cosmopolite avec des artistes d’horizons très différents. Quel lien unit Kourosh Yaghmaei, Galt MacDermot et Koushik, par exemple ?
Egon : Certains patrons de labels clament haut et fort qu’ils ne suivent que leurs goûts. Ce n’est pas tout à fait mon cas, je trouve que c’est une façon plutôt égocentrique d’aborder la question. Je dirais que je m’intéresse à la musique qui me parle. J’écoute beaucoup de musique et je fais le tri en fonction de ça. Je peux trouver des qualités mélodiques à un morceau sans qu’il ne me parle pour autant. Je suis persuadé que c’est pareil pour le travail de Christophe dans la mode, parfois il faut laisser filer une éventuelle bonne idée si tu ne vois pas ce que tu pourrais en faire sur le moment.
Pour cette compilation, Christophe a pris le temps d’écouter des centaines, peut-être des milliers de morceaux, et il a sélectionné ce qui lui parlait le plus et m’a envoyé ça tel quel. J’ai écouté ces chansons les unes à la suite des autres, et pour la première fois j’ai eu l’impression de voir une ligne directrice entre tous ces artistes et tous ces univers. Je n’avais jamais pensé à cette musique de cette façon. Le premier morceau de la compilation est une chanson brésilienne de Satwa et le dernier, « Charley Town » de Dan Lambert, est une chanson américaine. Et après avoir écouté la sélection dans l’ordre, j’ai vu le fil qui reliait ces deux morceaux, a priori très différents. De la même manière, ce morceau de Rikki Ililonga, qui fait du rock zambien, fonctionne vraiment bien à côté d’une chanson de Gary Wilson – ce marginal de la musique US qui enregistrait ses morceaux dans la chambre de ses parents. Ils n’ont jamais entendu parler l’un de l’autre, ils étaient à des milliers de kilomètres de distance et pourtant ça marche. Et je ne crois pas qu’on puisse vraiment expliquer pourquoi ces morceaux vont bien ensemble.
Ch. L : nous nous sommes rendus compte que le vrai point commun entre tous ces artistes est qu’ils étaient en quelque sorte des outsiders, c’est ça qui les lie, plus qu’un style de musique ou une catégorie. Rikki Ililonga vient de Zambie et fait un rock d’inspiration blues-funk, Karl Hector and The Malcouns sont allemands mais on ne peut pas du tout le deviner en écoutant leur musique. Ca n’a aucune importance, et c’est là toute l’idée.

Il n’y a donc pas de vraie ligne concrète dans la sélection ?
Ch. L : ce sont tous des artistes libres, et un peu en marge, qui ont leur propre vision de la musique psychédélique. C’est très subjectif, évidemment, et c’est un voyage – dans le temps et dans l’espace.
Egon : et c’est une introduction, avant toute chose. Tout l’intérêt de faire des compilations, en tout cas de mon point de vue, c’est de faire découvrir et de compter sur la curiosité des auditeurs qui voudront aller voir plus loin. Il y a finalement peu d’indications spatio-temporelles quand on tient le disque entre les mains, et c’est à l’auditeur de fouiller s’il en ressent l’envie. C’est aussi l’idée derrière le visuel de la compilation. Ce magnifique artwork de Sanghon Kim est psychédélique au sens où on ne peut pas vraiment définir d’espace-temps, et que c’est suffisamment intriguant pour qu’on ait envie d’en savoir plus.
On a ce fashion designer, dont tout le monde sait qu’il connait aussi bien la musique que la mode, qui arrive avec ce projet et qui dit « voilà, c’est ça que j’aime ». Je serais vraiment très curieux de connaître la réaction des gens de la mode, et qui connaissent Christophe Lemaire en tant que styliste, quand ils entendront Damon pour la première fois. Ce morceau vient d’un disque, Song of a Gipsy, qui est vraiment un album de collectionneurs, considéré comme culte dans une certaine communauté depuis plus de trente ans et qu’une nouvelle génération redécouvre via son versant plus funk. Et le voilà, au milieu de cette compilation, sans aucun contexte, et rien qui dit que ce disque part à 4 000 dollars aux enchères… C’est la même chose pour le morceau de Kourosh Yaghmaei, duquel se dégage une mélancolie extraordinaire. Il n’y a pas besoin de parler iranien pour ressentir ça.
Ch L : nous voulions également qu’il y ait des morceaux plus contemporains pour ne pas que ce soit vu comme une compilation nostalgique. Ce morceau de MRR-ADM, c’est toi qui l’as produit, d’ailleurs…
Egon : oui, ce sont deux gars de San Diego, qui avaient 19 ans et qui venaient nous voir dans ce club où l’on passait des disques. Ils étaient là très tôt, à l’heure où on jouait des choses pour nous, quand personne n’était encore arrivé. Un jour, ils m’ont apporté un CD avec leurs morceaux et j’ai trouvé ça excellent donc on a travaillé ensemble. Le morceau qu’a choisi Christophe est assez chaotique mais il trouve sa place sur la compilation. Ca me rappelle ce que me disait Galt MacDermot quand on écoutait de la musique ensemble. Il disait qu’il voulait toujours qu’il y ait un moment intense et chaotique dans ses albums, qui étaient très calmes et moody par ailleurs.
Galt MacDermot a été très important pour vous…
Egon : je lui dois tout. J’adorais sa musique, j’étais un fan de la bande-originale de Hair qu’il avait composée, quand j’étais gamin, et il m’a donné l’opportunité, quand j’avais 19 ans, de squatter dans sa grande maison de Staten Island et de fouiller dans ses archives…
Ch L : j’ignorais cette histoire…
Egon : il avait son propre label, Kilmarnock, et j’ai travaillé pour lui après un stage assez catastrophique chez Loud records, où j’ai découvert le mauvais côté de l’industrie musicale… Il m’a montré qu’on pouvait faire les choses différemment, en respectant les artistes avec lesquels on travaille et en étant intelligent.
Ch L : c’est ce que je te vois faire avec tous ces artistes – tu ne te contentes pas de sortir leurs disques, mais tu établis un vrai contact, tu les fais participer à l’aventure du label.
Egon, vous êtes sur le point de rencontrer Kourosh Yaghmaei (à l’occasion des prochaines Transmusicales de Rennes*) pour la première fois, ce sera un moment particulier pour vous…
Egon : oui, c’est vraiment spécial. Je n’ai jamais parlé directement avec lui. Nous ne parlons pas la même langue, et tous nos échanges se sont faits par des lettres, traduites des deux côtés. Nous avons donc dû nous comprendre à travers les actes. Sortir cette anthologie de ses morceaux (Back From The Brink: Pre-Revolution Psychedelic Rock From Iran) a été long et difficile. Il faut recadrer : c’est un homme qui a plus de 70 ans, dont la musique a été interdite dans son pays pendant des années, et qui doit confier toute sa musique a un Américain qu’il n’a jamais rencontré. Ca a pris des années, et à chaque obstacle, chaque objection, je me disais que je devais me souvenir de tout ce que cet artiste a traversé. C’est sa chance d’être enfin entendu, c’est pour lui, pas pour moi. Finalement, l’album est sorti, et l’accueil est incroyable, la musique de Kourosh semble parler à tout le monde, c’est assez bluffant. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre, je suis à la fois très anxieux et très impatient, je n’imaginais pas un tel scénario quand j’ai commencé à travailler dans la musique…
*Depuis la publication de cette interview, Kourosh Yaghmaei a annulé sa venue en France